
source= Christopher Chan
Il est difficile de bloguer sur un sujet sans le connaître. Or, bien peu de choses ont filtré à ce jour du projet Saint-Roch technoculture. Avant d’aller plus loin avec ce site, il était impératif de dresser un état de la question.
Je me suis donc adressé au principal intéressé, M. Louis Leclerc, mandaté par la Ville de Québec pour piloter le dossier. M. Leclerc s’est ouvert avec beaucoup de détails sur l’ensemble du projet. Ceci laisse entendre qu’à ce stade, Saint-Roch technoculture est davantage marqué par un manque de temps et de ressources que par une quelconque stratégie de mutisme, comme certains le craignaient. N’empêche, il ne faudrait pas que cette difficulté d’accès s’installe. Les bonnes intentions de M. Leclerc et du maire seraient alors systématiquement court-circuitées par l’actuelle logique de surcharge de travail et d’urgence, qui laisse peu de place à l’échange et à la maturation des idées. Disons seulement que Louis Leclerc a été engagé le 22 décembre pour mener une consultation, synthétiser le projet et l’annoncer le 16 février…
Si un tel contexte de « réflexion » et de « consultation » se poursuit, le rêve de faire de Saint-Roch un haut lieu de la culture numérique risque de tomber à plat. À ce jour, la principale force de Saint-Roch technoculture est la communauté d’intérêt qui s’est spontanément créée à son annonce. Sauf que cette communauté, à quelques exceptions près, a l’impression de regarder passer la parade. Et certains se demandent s’il ne faudra pas hacker le projet pour se l’approprier. Or, sachant que le demi-échec de la revitalisation de Saint-Roch tient notamment à un problème d’appropriation, il vaudrait mieux sortir dès que possible d’une telle logique de polarisation. D’une part, tout le monde veut que ça marche, d’autre part Saint-Roch technoculture ne pourra pas tout prendre sur son dos. Il faudra donc que des initiatives spontanées voient le jour, certes, mais aussi que le projet devienne plus participatif.
Le quartier le plus fou au pays pourrait être une sorte de SAT étendue à l’ensemble d’un quartier et gérée comme un wiki: une plateforme urbaine d’expérimentation et d’échange ancrée dans la mouvance. Mais pour que des visions de ce type se concrétisent, il faudrait dès maintenant placer l’échange au cœur du projet, et non en périphérie, comme c’est le cas présentement. On ne va pas se refaire le Domaine des dieux en version « réalité augmentée ».
La question, au fond, est peut-être de se demander si l’on veut l’expérience de vie de quartier la plus stimulante au Canada, ou simplement un cadre matériel flyé et suréquipé? Le quartier le plus « flyé » au pays, ça passe peut-être par la communauté la mieux tissée, celle qui médiatise ses rapports à l’espace et aux autres d’une manière particulièrement inventive. Bref, les rencontres les plus enrichissantes au pays et les plus belles opportunités de réseautage pour les travailleurs de la culture numérique. Qu’est-ce qui vous tente le plus: une telle vision, ou des écrans plasma à tous les coins de rue alors que vous avez déjà un iPhone dans vos poches, un SLR Canon dans la bagnole, et un projecteur HD dans le salon?
Peut-on encore lancer de telles questions? Probablement. On sent beaucoup d’ouverture de la part du mandataire du projet. Mais quelque chose me dit qu’il faut se dépêcher, avant qu’un certain technocentrisme, réflexe légitime mais dangereux dans le développement de pareils projets, ne s’implante définitivement et vienne prendre toute la place.
En 2009, un quartier ultra-flyé destiné à des techies ça s’invente en réseau. L’évolution de sa conception doit pouvoir s’observer en direct sur Twitter. Est-ce que ça passe par l’urbanisme? Pas forcément. Rendre hommage à l’intelligence et à l’information, c’est peut-être rendre plus intelligible la moindre parcelle de ce qui nous entoure, et non l’embellir, la redesigner, surtout quand on ne sait pas encore, dans le détail, où on s’en va. Le pervasive computing, ça vous dit quelque chose? L’information n’a pas besoin de paraître, elle doit être accessible. En ce sens, c’est ZAP Québec, avec sa solution toute simple d’un Québec branché Wifi murs à murs, qui a une longueur d’avance en terme de vision.
Peut-être que le défi de Saint-Roch est justement de faire contrepoids à la matérialité lourde et bien visible du bâti de la Haute ville, par une étrange immatérialité, un sixième sens qui flotterait sur tout. Le quartier le plus flyé est peut-être celui qui possédera la plus forte densité d’informations au centimètre cube. Pourquoi pas des rues entières transformées en réserves à mémoires, un quartier hanté par un esprit du lieu en constante redéfinition? Pourquoi cet a priori pour la matérialité dans un quartier dédié aux arts de l’information? Peut-être que ce qui manque le plus, sur le plan matériel, c’est d’abord un gros serveur à la bibliothèque Gabrielle Roy 2.0, pour engranger tout ce qui se fera de captations et de créations dans le secteur. Allez savoir. Mais il faudrait discuter collectivement de ce genre d’affaires, au moins un peu.
Bref, à court terme, la grande question pour Saint-Roch technoculture semble être celle du mobilier urbain. Et si on attendait de savoir ce que nous sommes? Veut-on encore une fois embellir Saint-Roch, ou bien marquer le quartier de notre nouvelle identité? On parle d’ambitieux lampadaires, mais le risque est grand, à ce stade, de n’éclairer que l’ignorance de nous-mêmes. Quelle est la signature de Québec en arts numériques? C’est quoi l’expérience Québec? Le branding Québec? Comme si on dessinait un emballage de produit avant de savoir ce que l’on va vendre. À moins que le nouveau mobilier serve d’abord à réfléchir notre situation, à nous renvoyer une image de nous-mêmes à coup de captations et de rétroactions, question que l’on bâtisse notre identité à travers lui?
M’enfin. Il faut d’abord se tester à coups d’événements, apprendre à se connaître. Il existe présentement un danger de diffuser du flou, de vendre du flou. Et si c’était maintenant à la communauté et non à la Ville de lancer des idées, en ligne, et de voter collectivement sur ce qui doit se réaliser? Manquerait plus que l’on passe à côté de l’idée de communauté à une époque où on ne parle que de cela…
Que l’on me comprenne bien: cette critique se veut constructive, et elle est ouverte aux critiques. Merci au maire Labeaume pour sa vision et son intention de faire bouger les choses. Et bravo à Louis Leclerc d’avoir fait autant avec si peu. Mais, maintenant, il faut rattraper les principaux destinataires du projet qui se sentent un peu largués. Il faut relayer les échanges dans les bars et sur le Net entre ceux qui devront animer Saint-Roch d’une nouvelle vie. Remixons Québec est un bel exemple. Québec se livre et SWAFF aussi. Il y a de fortes raisons de croire que ça marchera. Mais s’il n’y a pas de réseautage, si ça ne décolle pas, cela voudra dire que le quartier n’est pas prêt, pas mature, et que tous les lampadaires LED de la planète n’y changeront rien. Bref, impliquez-vous, donnez votre opinion, c’est ce qui compte plus que tout.
Ci-dessous le résumé de l’entrevue sous forme télégraphique. On y voit que Saint-Roch technoculture ne demande pas mieux que de voir naître de nouvelles dynamiques d’échange. Reste à savoir si la machine est capable de recevoir des inputs, ou si elle ne sait fournir que des commandes.